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Billetdoux« Mon père était auteur dramatique. Personne, à part cela, ne peut vraiment dire qui il était : célèbre et inconnu, pauvre et riche, sinistre et rigolo, inoccupé et suroccupé, glorieux et misérable, humble et matamore, bon et très méchant, passif et violemment révolutionnaire, doux et agressif, amusant et désespérant, plein d’amour et parfois vachard… A force de pudeur et de secret, il a brouillé les pistes jusque dans l’œuvre multiforme et inclassable qu’il a laissée. »

Pour une fois, mes p’tites souris, je vais vous conseiller un livre qui n’est ni sombre, ni cynique, ni triste. Quelle chance !

Voici une des plus jolies déclarations d’amour écrite par une fille à son père, déclaration qui remonte le temps grâce à six lettres, posées la nuit dans la salle de bain par le père pour sa fille cadette. Une jolie déclaration d’amour, et pourtant la vie n’était pas facile aux côtés de François Billetdoux, dramaturge qui s’isolait pour écrire, transformant sa maison en sanctuaire et demandant à ses filles de respecter le lieu comme s’il était une chapelle, un père cependant présent, qui s’inquiète d’un mot lancé par sa petite fille de 12 ans lors d’un dîner au point de lui écrire, au milieu de la nuit, pour lui recommander de « bien faire ce qu’on a à faire, tu le sais, et de faire de mieux en mieux, non par rapport aux autres mais par rapport à toi. »

Ces six lettres, qui s’étalent sur vingt ans, voient la relation entre Raphaële et son père se modifier : au fur et à mesure que la jeune fille grandit, elle comprend de mieux en mieux ce père silencieux, « bon et très méchant », « doux et agressif », « plein d’amour et parfois vachard », qui se montre si dur face à ses interrogations d’adolescente, aux réclamations de ses filles, à leurs attentes qu’il ne peut satisfaire : il ne sera pas plus présent, elles n’auront pas la vie de leurs riches camarades de l’Ecole Alsacienne, mais il suivra leur épanouissement avec une fierté paternelle qui touche profondément le lecteur. Ainsi, lorsque Raphaële lui donne à lire son premier manuscrit, lui écrit-il : « je suis content à pleurer de ce livre, comme s’il me provenait de quelqu’un que je ne connais pas et dont l’écriture sonne juste. Rien n’est plus beau que ce son-là qui est reconnaissable : il remue, il émeut, il donne à vire. Et c’est bon. »

Voilà donc un livre très rapide à lire, mes p’tites souris chéries, mais qui résonnera, je l’espère, un long moment en vous, comme une chanson d’amour et d’espoir lancinante. Une chanson d’amour envers nos parents, dont les habitudes, les exigences et la patience ont façonné les adultes que nous sommes.

Et, pour vous quitter, ces quelques mots de François Billetdoux : « Ne pleures-tu pas que sur toi-même ? Et ton malheur vaut-il tant de peine ? Je ne connais pas tous les chemins vers un rêve absolu. Je sais que ce sont des chemins qu’on n’emprunte que librement. Rien n’empêche d’aller à travers champs. S’enfuir, s’enfouir, oui c’est bon aussi. Mais afin de renaître un peu autre, ou ailleurs. Même un lit d’enfant doit naviguer. Peut-être même est-ce le meilleur voilier de plaisance. »

Anne Souris