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Nohant« Il avait oublié les odeurs puissante des Halles, les voies hurlées, le choc des charrettes croulant sous les légumes et les fruits. Il est heureux de retrouver sa ville. Le premier soleil enlumine les gargouilles de la tour Saint-Jacques. Les balayeurs abandonnent le parvis de la gare St-Lazare et aux terrasses voisines, l’odeur du café se mêle à l’encre fraîche des quotidiens du matin. La vieille clocharde de la rue de Seine replie soigneusement son lit de journaux. La sirène d’un remorqueur sous le Pont-Neuf, le tremblement des réverbères qu’on éteint, les cigarettes qui rougeoie entre chien et loup, à cette heure incertaine où ceux qui vivent à contretemps, ceux dont c’est l’ivresse, vont s’écrouler quelques heures. Robert est de ceux-là. Pour lui, la vie ne saurait se limiter aux jours. »

Journaliste, écrivain, chroniqueur radio, peintre et résistant, « poète et bon vivant, membre de la racaille surréaliste, comme [les] appellent les vieilles barbes », Robert Desnos (1900-1945) aura vécu mille vies.

Mille vies et d’autant plus de nuits, lui qui arpentait les rues de Paris en refaisant le monde et décryptant les rêves, passant de restaurants en bars pour finir à l’aube dans les bras d’une énième belle inconnue, en restant pourtant toujours fidèle à la même femme. « Dans ce milieu, exiger l’exclusivité d’un amour, c’est outrepasser ses droits. Comme s’ils avaient une telle conscience de la brièveté de leur vie qu’ils ne pouvaient renoncer à cette multiplicité d’expériences, de tourments, d’extases. Il y a de l’avidité, de l’angoisse, et cette liberté si vertigineuse qu’on perd l’équilibre sur un sol vacillant. »

Après les horreurs de la Première Guerre mondiale, au cours de ces années folles où « Paris est une fête », cette joyeuse bande aux noms si célèbres – Prévert, Barrault, Ernst, Breton ou Neruda – va dynamiter les conventions littéraires, musicales ou picturales du début du XXe au profit d’une liberté artistique absolue : « De l’écriture automatique aux cadavres exquis, ils avaient inventorié un bestiaire halluciné, parcouru une jungle qui se perdait au-delà des cartes, s’étaient laissés hanter, émouvoir par des fleurs de verre, des femmes forêts, des étoiles encore non nées. Ils avançaient sur la crête des vagues, tutoyaient la mort et le vertige. Leur rire était un crachat envoyé au ciel. Ils n’avaient que faire d’être raillés, méprisés, excommuniés. Ils revenaient d’entre les morts, la boue des tranchées les avait recrachés in extremis. »

C’est cette époque foisonnante qui sert de trame de fond à l’excellent roman biographique de Gaëlle Nohant – format qu’elle nous avait déjà offert avec le très bon « La part des flammes » : rigueur historique scientifique, extraits des écrits de Desnos émaillant le texte, style vivant et enlevé, rien ne manque à ce roman paru en août dernier pour emporter le lecteur dans les tumultes de la vie, de la légende de ce dormeur éveillé.

Car il y a bel et bien une part de légende dans cette existence achevée si brutalement, en 1945, dans un camp de concentration du fond de la Tchécoslovaquie : un héros poète, à la prose lyrique, amoureux fou et transi, chevalier courageux des temps modernes, refusant les lâchetés et les trahisons dont l’histoire permet de « rappeler aux lecteurs qu’ils demeurent des hommes capables de clairvoyance et de fraternité, qu’on peut rire des tyrans, que ce rire est un sursaut et déjà une révolte. »

Bonne lecture !

Anne Souris

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« Pour lui, l’écriture est ce territoire mouvant qui doit se réinventer sans cesse, demeurer une insurrection permanente, une fontaine de lave, des corps joints dans la danse ou l’amour, une voix qui descelle les pierres tombales et proclame que la mort n’existe pas, une expérience sensorielle. »

 

Chronique parue dans Neuilly Magazine n°16 du mois de décembre 2017.