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« Notre histoire étant ce qu’elle est, Vita, j’ai bien conscience que tu pourrais choisir de ne pas lire ces lignes. Je viens d’avoir soixante-dix ans en mai, même si tu n’en as sans doute que faire. Or cette année bisextile (soit, pour les Romains, MMXX) attendue de si longue date n’a pas été pour moi messagère de bonnes nouvelles. Pendant que le reste du monde avance bravement vers son avenir, je croupis dans la maladie et dans ma nostalgie personnelle, comme il est courant à ce stade de la vie – on me l’avait toujours dit. Ce qui me prend de court, c’est mon lâche besoin d’absolution. Plus que jamais, mes pensées vont vers Kitty et vers toi. Moi qui n’ai pas de religion, me voici contraint d’en emprunter les pratiques et c’est un suppliant qui s’adresse à toi. J’ai une proposition à te faire mais encore faut-il que je sache si tu es là, éventuellement prête à m’écouter jusqu’au bout. Bien à toi, Royce »

 

Que reste-t-il, au crépuscule de sa vie, lorsqu’on se retourne et que la vie est hantée de souvenirs et de fantômes ? Que reste-t-il lorsque la culpabilité d’être née au mauvais endroit, au mauvais moment, dans la mauvaise classe sociale vous ronge jusqu’au plus profond de votre être, quand « la conscience de classe ressort comme une poussée d’eczéma« , poussant à se « draper dans le manteau victimaire » ?

Que reste-t-il à Royce et Vita, l’ancien mécène et l’ancienne étudiante ? Vingt ans auparavant, ils s’étaient rencontrés : via une de ces fondations dont les universités américaines regorgent, alimentée par la fortune de Royce, Vita avait pu gagner une bourse. Cela faisait-il d’elle de facto la protégée de Royce ? Et dans cette relation, Royce ne trouvait-il pas une consolation à la perte de celle qu’il avait tant aimé – et perdu ?

Tant d’interrogations, tant de remises en question parsèment ce magnifique roman épistolaire de la sud-africaine Ceridwen Dovey. Après vingt années de silence, les deux protagonistes acceptent de se décharger de leurs souvenirs, de leurs émotions, de leur histoire pour affronter l’avenir avec plus de sérénité. Mais la tâche est difficile quand toute la vie a été jonchée de non-dits, de regrets, de désir et d’échecs.

« Je te préviens, Vita, ce que je vais te raconter là, je ne l’ai jamais confié à personne. Il m’arrive même de me demander si je ne l’ai pas rêvé, cauchemar si effrayant qu’il en paraisse vrai.« 

Un livre tout en retenue et élégance, nuancé et subtil qui nous fait voyager d’Afrique du Sud en Australie et de la Côte Est des Etats-Unis aux ruines de Pompéi, une fresque magistrale sur la complexité des rapports humains et un hymne d’amour à la belle endormie au pied du Vésuve.

C’était vraiment une magnifique lecture. Mais très troublante également. Le genre de livre qu’on adore, qu’on déteste, qui nous remue, qui nous touche. Qu’on referme et qu’on se sent obligé d’ouvrir à nouveau parce que juste, on n’arrive pas à quitter Royce et Vita. On n’arrive pas à oublier leurs blessures, leurs non-dits. Et eux s’écrivent, sans jamais se répondre l’un à l’autre.
Un roman brillant, vraiment. Etrangement, insolitement brillant.

Bonne lecture !

Anne-Sophie