Au fil de mes lectures·La liste de mes ennuis

Les tribulations d’Aliénor en milieu étudiant (et parfois hostile) – Elisabeth Lucas

Lucas« 16h04. Je m’ennuie… !! Je m’ennuie. Dire qu’il y a vingt jours exactement, le 21 décembre 2011, date historique s’il en est, j’ai eu 20 ans, et que c’était la grosse teuf à la maison. Mon premier anniversaire surprise, organisé par mes parents, c’était tout mignon. Ils se sont un peu crus en soirée rallye, parce qu’ils ont surveillé de près la consommation de punch, mais bon, on n’est pas obligés de leur dire qu’une fois partis se coucher, Marie-Cécile a sorti de son sac une bouteille de chardonnay, et que même Isaure en a eu un verre. »

Chers petits rats de bibliothèque, vous commencez à me connaître, la section « La liste de mes ennuis » de ce blog est quasi vide.

EDIT : il arrive parfois, lorsqu’on se laisse prendre par une lecture, de réagir à vif en reposant le livre. Cela donne rarement de bonnes chroniques. Le temps de la réflexion est toujours nécessaire pour digérer un roman, et j’aurais peut-être du prendre ce temps-là. Je trouve bien sûr toujours qu’Elisabeth Lucas a eu la main lourde sur les préjugés mais aurais-je su que ce livre était la compilation d’articles de blog, sans doute aurais-je mieux compris sa logique profonde. Je tenais cependant à réitérer publiquement (car peu lisent les commentaires) mon admiration pour cet auteur qui a su accepter avec beaucoup de grâce et de finesse la critique et a su gentiment recadrer la blogueuse que je suis avec une invitation à lire son 2e roman que je ne manquerai pas de respecter. Il paraît qu’on grandit de ses erreurs, je tournerai dorénavant 7 fois mes doigts au-dessus de mon clavier avant de chroniquer un livre.

*****

Lorsque je n’aime pas un livre, je le laisse de côté et l’oublie en aussi peu de temps qu’il n’en faut à mes enfants pour transformer leur chambre en annexe du souk de Marrakech. D’autant plus que je sais à quel point il est parfois dur d’écrire, qu’accoucher d’un roman se fait avec autant de travail et de douleur que la naissance d’un petit être rouge et braillant et que j’essaye donc de garder beaucoup de bienveillance dans mes critiques.

Mais, là, ce n’est pas seulement d’ennui qu’il s’agit. Certes, Aliénor, ça pourrait être moi il y a 13 ans. Les soirées trop arrosées en moins. Certes, on se reconnaît dans cette bande de jeunes gens gentils, bien élevés, aux prénoms si familiers et aux familles qui ressemblent aux nôtres. Les soirées à thème, les dîners tartiflette / croque-monsieur de l’aumônerie, la messe du dimanche soir parce que la soirée de la veille s’est terminée aux aurores… Tout cela parle à ceux d’entre nous qui ont grandi dans des familles catho-tradi-vieille France-et tutti quanti.

Mais justement. C’est cette accumulation de clichés qui est insupportable. Honnêtement, on pourrait penser que c’est une journaliste de Libé qui a pris la plume pour croquer tous les travers de la jeunesse catholique française. Alors, certes, l’auteur essaye de montrer que son héroïne est branchouille (oui, chez les cathos on est branchouille, on est guidouille, on porte une cheucheu et les parents donnent des prénoms composés qui seront tous amputés et raccourcis par la bande de potes. Bref, on use de diminutifs crypto pour bien montrer « qu’on en est ») : elle fume – trop -, elle boit – trop -, elle sort tous les soirs et sèche les cours tous les matins mais – ouf ! – elle kiffe Jésus.

Il aurait été possible de faire de ce roman une petite pépite, un livre absolument charmant que les Mamans cathos trentenaire auraient lu avec nostalgie en revoyant leurs années d’études, souriant à telle ou telle anecdote qui leur aurait rappelé de bons souvenirs.

Mais les tribulations d’Aliénor ne sont qu’un voyage caricatural et ennuyeux dans un milieu sclérosé par l’entre-soi (même si, ô rebelle attitude, Aliénor a une copine qui est une convertie de fraîche date et que c’est trop top d’avoir une amie qui ne vient pas du même milieu).

Est-ce cela, l’image que nous voulons donner de nos jeunes ? De nous-mêmes ? Où sont les périphéries chères au pape François ? Où est l’humour et le détachement de « Mr le curé fait sa crise », le cynisme des « Pieuses combines de Reginald » ou la romance fleur bleue du « Secret d’Emma M. », excellents romans sortis eux-aussi aux éditions Quasar ?

Bref. Je passe mon tour et laisse Aliénor à ses clopes, ses beuveries et son petit milieu fermé.

Anne Souris

5 commentaires sur “Les tribulations d’Aliénor en milieu étudiant (et parfois hostile) – Elisabeth Lucas

  1. Je me souviens que ce roman était autrefois diffusé sur un blog et que la lecture de certains passages m’avaient fait le même effet qu’à toi. Le personnage était exaspérant et battait des records de clichés. Comme tu dis, il n’y avait même pas la légèreté qui aurait pu en faire une charmante madeleine de Proust pour trentenaires cathos. Certains lecteurs s’identifiaient beaucoup cependant, et pour cause.

    1. Je vois très bien comment on peut s’identifier à Aliénor mais vraiment c’est trop caricatural (la mère qui appelle à 22h pour savoir où est son carré ?!) et le style est vraiment mauvais. Comme quoi un excellent blog ne fait pas forcément un bon roman !

  2. Bonjour,
    Je salue votre critique sincère et argumentée.
    Je voudrais simplement vous signaler que le côté cliché que vous regrettez est un choix stylistique et littéraire totalement assumé. J’ai volontairement forcé le trait par dérision, et c’est dommage si ce n’est pas assez évident.
    Par ailleurs, je voudrais vous inviter à lire la suite du livre qui va paraître en novembre, qui tant sur le fond que sur la forme sera plus mature et plus profond.
    Bien à vous,
    Elisabeth Lucas

    1. Bonjour, à moi de vous remercier et d’admirer la façon élégante que vous avez de répondre à la critique. Je ne manquerai donc pas de lire la suite des aventures d’Aliénor au vu de la force de caractère de son auteur. Rares sont ceux qui auraient répondu avec tant de pondération à une chronique aussi acerbe que la mienne. Bonne soirée

      1. Vous savez, j’ai parfaitement conscience des limites de mon livre :). Et de mon style !
        Et j’espère que vous garderez la même liberté d’écriture s’il vous vient l’envie de faire un billet sur le deuxième tome !
        Je voulais juste apporter cette précision sur le côté « cliché », et dire que pour l’instant c’est une œuvre incomplète, Aliénor grandissant dans le deuxième tome, mais sinon je trouve votre critique plutôt explicitée, et bien écrite ce qui ne gâche rien.
        Nous partageons je crois le même amour de la littérature et je suis ravie que ce genre de blog existe.
        Bonne soirée à vous aussi !

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